Bière locale

Orge locale : ce que la polémique de Libramont dit de la filière brassicole wallonne

Trois brasseries écartées de la Foire de Libramont pour une histoire d'orge locale. Derrière la polémique, une filière wallonne qui renaît — et un maillon qui manque encore : le maltage.

Fin juillet, sur le champ de foire de Libramont, trois brasseries ardennaises ont trouvé porte close. Lupulus à Gouvy, Minne à Baillonville et des Tchets à Libramont même : toutes trois écartées de l'espace « Ardenne Joyeuse », faute de se conformer à une nouvelle charte imposant l'usage d'orge brassicole locale. « Nous sommes présents à la Foire depuis 2009 », s'est étonné Philippe Minne dans les colonnes de L'Avenir, regrettant de ne pas même avoir été prévenu du durcissement des règles. L'affaire a fait parler bien au-delà de la province de Luxembourg. Et elle pose une question qui nous occupe chaque jour à Dinant : que faut-il, concrètement, pour brasser belge du champ au verre ?

Une charte qui fâche, un débat qui mûrit

La méthode d'abord. On peut discuter la manière : écarter des maisons fidèles sans les prévenir n'est pas élégant, et les brasseurs concernés ont eu raison de le dire. Une transition se négocie, elle ne se décrète pas entre deux éditions d'une foire agricole. Un brasseur qui a calé ses recettes sur un malt précis depuis quinze ans ne change pas de fournisseur comme on change de houblon aromatique.

Le fond ensuite. Derrière la maladresse, la charte de Libramont dit quelque chose de vrai : une bière « ardennaise » brassée avec de l'orge venue de loin, maltée plus loin encore, raconte une histoire incomplète. La foire agricole la plus importante de Wallonie a choisi de pousser la filière locale, quitte à bousculer. Le débat qu'elle a ouvert méritait de l'être, même si la porte a claqué un peu fort.

Une filière qui repart de loin

Les chiffres racontent une renaissance. En 2017, la Wallonie ne comptait plus que 236 hectares d'orge brassicole, d'après l'État de l'agriculture wallonne. En 2023, le cap du millier d'hectares était franchi. Pour 2026, L'Avenir évoque environ 1 700 hectares, soit près de 11 000 tonnes d'orge — de quoi brasser, en théorie, plus de 400 000 hectolitres de bière. Le Collège des Producteurs vise 3 000 hectares. En moins de dix ans, une culture qu'on disait abandonnée est redevenue une vraie option dans les plaines de Hesbaye, du Condroz et d'ailleurs.

La Wallonie porte la filière belge. Environ neuf dixièmes de l'orge brassicole belge pousse en terre wallonne, toujours selon l'État de l'agriculture wallonne. Pour une région qui compte près de 40 % des quelque 417 brasseries du pays, c'est une carte sérieuse à jouer : le grain, l'eau, les brasseurs et les buveurs sont déjà là.

Le maillon manquant s'appelle maltage

Un goulot d'étranglement discret. Entre le champ et la cuve, il y a l'étape que le grand public oublie : le maltage. La Belgique produit environ 966 000 tonnes de malt par an, mais le malt issu d'orge wallonne en représente moins de 1 %, d'après la même source. Le pays compte une poignée de malteries, et une minorité d'entre elles travaille de l'orge locale. Autrement dit : on peut semer tous les hectares qu'on veut, tant que le grain part se faire malter au loin — ou ne trouve pas de malteur du tout — la boucle locale reste ouverte.

C'est précisément là que nous nous plaçons. À Dinant, notre tambour de germination-touraillage de 5 tonnes traitera environ un lot par semaine, à partir de la première campagne de maltage prévue à la mi-octobre. De l'orge belge et bio — dont celle de la ferme du fondateur, certifiée Demeter, et celle d'une coopérative belge d'agriculture biologique — maltée sans énergie fossile : la chaleur du touraillage vient de la biomasse, via de l'eau chaude, et l'électricité est renouvelable. Une malterie artisanale ne refermera pas la boucle wallonne à elle seule, mais chaque tonne maltée ici est une tonne qui ne traverse plus l'Europe en camion.

Le local, oui — mais sans dogme

Quand le malt local n'est pas le bon choix. Soyons honnêtes, parce que les brasseurs le savent déjà : une malterie artisanale ne remplace pas tout. Pour un stout, il faudra encore des malts torréfiés que peu d'ateliers produisent. Pour une brasserie qui sort de gros volumes calés sur un cahier des charges serré, la régularité d'une grande malterie reste un argument sérieux. Et une petite structure qui malte un lot par semaine ne pourra jamais servir tout le monde. Le malt local a vocation à devenir le cœur d'une brassée — le malt de base, pils ou pale ale, qui fait 80 à 90 % de l'empâtage — pas à tout faire, tout de suite.

Le bio a sa propre arithmétique. L'orge brassicole rend environ 6,5 tonnes à l'hectare en conventionnel, contre 4,5 tonnes en bio, selon l'État de l'agriculture wallonne. Moins de rendement, plus de travail, un tri plus exigeant : le grain bio se mérite. C'est le prix d'un sol vivant et de champs sans intrants de synthèse, et c'est un choix que nous assumons — mais il serait malhonnête de prétendre qu'il ne se voit pas dans l'équation d'un brasseur.

Ce que Libramont nous laisse

Une filière se construit par l'offre autant que par la règle. Une charte peut exiger de l'orge locale ; encore faut-il que le malt local existe, en qualité brassicole, en quantité suffisante, dans les styles dont les brasseurs ont besoin. La polémique de cet été rappelle surtout que la demande est là, que les hectares suivent, et que c'est désormais au maillon du maltage de grandir. C'est exactement le chantier que nous avons ouvert à Dinant.

Si le sujet vous intéresse — que vous brassiez en cave, en microbrasserie ou que vous soyez simplement curieux de savoir ce que devient un grain d'orge entre la moissonneuse et votre verre — la porte de la malterie est ouverte. Venez voir le tambour avant que la première orge n'y entre à la mi-octobre, ou écrivez à l'équipe de la malterie via mad.be : on parle malt volontiers, et longtemps.

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